Date: 18.11.2018  Heure: 04:32 GMT


Ajouté le : 05.11.2018 03:38

La diplomatie économique multilatérale, enjeu de taille et chantier passionnant !

Par Sid’Ahmed KHOU Ancien Fonctionnaire de l'ONU

 

En 1945, la Charte des Nations-Unies a défini des règles pour de nouvelles relations internationales qui visent à sauvegarder la paix. Ce fut un grand pas vers la mondialisation de la diplomatie. Les institutions de Bretton Woods (FMI, Banque Mondiale) sont devenues rapidement des acteurs incontournables de la diplomatie économique. Parallèlement à cela les organisations régionales vont également jouer un rôle primordial (Communauté économique du charbon et de l’acier (CECA)). Le paysage économique mondial a connu un bouleversement extraordinaire avec l’accélération de la mondialisation et l’interconnexion des marchés.

De nos jours le nombre des organisations internationales a explosé : le nombre des organisations intergouvernementales est passé de 39 en 1909 à 163 en 1962 pour atteindre 378 en 1985[1] et le nombre d’ONG ayant statut consultatif auprès de l’ECOSOC a dépassé 4000 en 2014.

Le diplomate n’est plus comme dans le système Westphalien un envoyé spécial entre deux Etats. Il est désormais en charge des intérêts économiques et commerciaux de son pays et négocie tous ces aspects dans des conférences internationales. Avec la fin de la guerre froide, la diplomatie internationale va devenir essentiellement économique.

En plus de la recherche de débouchés et des investissements, le diplomate « économique » (j’allais dire économiste) va utiliser toute la batterie des outils traditionnels (relations, influence, négociation…) pour toutes les questions susceptibles d’avoir de l’intérêt pour son pays. Que ce soit le commerce, l’environnement, l’aide au développement ou les flux migratoires.

Dans la Déclaration du Millenium, les pays membres de l’ONU ont réaffirmé leur attachement à l’Organisation et à sa Charte : « Nous, chefs d’Etat et de gouvernement, nous sommes rassemblés au siège de l’Organisation des Nations Unies à New York, du 6 au 8 septembre 2000, à l’aube d’un nouveau millénaire, pour réaffirmer notre foi dans l’Organisation et dans sa Charte, fondements indispensables d’un monde plus pacifique, plus prospère et plus juste. ». Cette déclaration renforce politiquement le multilatéralisme. Voyons comment les thématiques s’enchevêtrent.

 

Environnement / Eau

Le PNUE coordonne avec la Conférence ministérielle africaine sur l’environnement (CMAE) pour ce qui est des questions environnementales (dégradation des terres, biodiversité, déforestation, etc.). La Conférence de Rio sur le développement durable (2012) a adopté les Objectifs de développement durable (ODD) pour remplacer les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD). Il s’agit de 17 Objectifs dont la réalisation de chacun est interdépendante de celle des autres et qui visent à éliminer la pauvreté, partout, pour un monde juste et paisible. Pour ce qui est de la question environnementale qui est au centre du débat, on ne peut faire l’économie de revisiter les grandes étapes qui ont conduit à la Conférence « Rio+20 » (2012) : la Conférence de Stockholm (1972) sur l’«environnement humain » qui a abouti à la création du Programme des Nations Unies pour l’environnement, la Conférence de Nairobi (1982), le rapport Brundtland (1987) qui a donné une définition du concept de « développement durable », la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement tenue à Rio de Janeiro (1992) qui a adopté la «Déclaration de Rio», l’ « Agenda 21 », et deux conventions internationales sur les changements climatiques, et sur la diversité biologique. Il s’ensuit aussi la création de la Commission du développement durable comme nouvel organe subsidiaire de l’ECOSOC, chargée de l’Agenda 21. Le Sommet dit Rio +5 (Assemblée générale extraordinaire de l’ONU, 1997) a tiré la sonnette d’alarme et adopté une Déclaration sur l’Agenda 21 dont l’exécution devra être évaluée à Johannesburg au Sommet mondial pour le développement durable (2002) qui adoptera une Déclaration politique soulignant la fragilité de l’environnement mondial. Plusieurs autres étapes et références doivent être considérées : sessions de l’Assemblée Générale et de l’ECOSOC où tout converge, rapports du PNUE notamment le GEO5, L’Avenir de l’environnement mondial, le « High-level Panel on Global Sustainability (GSP) », le « Stakeholder Forum », le Consensus de Monterrey, les Objectifs du millénaire, la Convention-cadre des Nations Unies sur le changement climatique, la Plate-forme de Durban et les divers comités préparatoires (PrepCom). En 2015, la communauté internationale a réussi un accord historique avec la Conférence de Paris sur les changements climatiques (COP21) ainsi que la ratification du Cadre de Sendai pour la réduction des risques de catastrophe. Les instruments juridiques internationaux reconnaissent une souveraineté responsable des États avec l’absence de préjudices causés aux autres (principe « do not harm »). Pour les pays en développement, le plus grand acquis reste la reconnaissance de la lutte contre la pauvreté comme étant la principale priorité.

La conférence intergouvernementale sur l’eau (Mar Del Plata, 1977) organisée par l’ONU a adopté un plan d’action resté lettre morte et décidé de la Décennie internationale de l’eau potable et de l’assainissement (1981-1990). Elle a posé un principe fondamental : « tous les peuples, quels que soient leur niveau de développement et leur situation sur les plans sociaux et économiques, ont le droit à avoir accès à un approvisionnement en eau potable de qualité et en quantité suffisante pour satisfaire leurs besoins essentiels ». L’Assemblée générale a adopté une résolution (en 2010) qui "reconnaît que le droit à l'eau potable et à l'assainissement est un droit de l'homme, essentiel à la pleine jouissance de la vie et à l'exercice de tous les droits de l'homme" (Résolution de l’AG 64/292).

Le Forum mondial de l’eau, organisation non gouvernementale, est devenu au fil des ans une institution incontournable qui suscite de plus en plus d’intérêts. Depuis 1997, le Forum mondial de l’eau n’a cessé de gagner en visibilité. Que de chemins parcourus entre Marrakech (1997) et Brasilia (2018). Il y eut La Haye (2000), Kyoto (2003), Mexico (2006), Istanbul (2009),

Marseille (2012). Le Sénégal organisera la prochaine édition en 2021 ; ce qui donnera peut-être l’occasion aux pays de la Région de participer avec force.

 

Commerce

 

Le développement du commerce international s’est accompagné par des politiques de dérégulation au détriment de la souveraineté des Etats (désarmements douanier et tarifaire, respect de la concurrence, mécanismes de règlement multilatéral des conflits…). L’essentiel du débat multilatéral se passe au sein de la CNUCED et de l’OMC. La CNUCED qui a une tradition tiers-mondiste très marquée contrairement aux institutions trop libérales avait réussie à faire émerger le concept de PMA (Conférence de Manille, 1979) suivant des critères bien définis (« Pays les Moins Avancés » (PMA), 25 pays en 1971, 48 en 2014). De grands économistes engagés ont passé par là ; notamment Raul Prebish. C’est là qu’est née la théorie du « Nouvel Ordre économique international » (NOEI) ainsi que le plaidoyer pour la gestion optimale et équitable des produits de base (détérioration des termes de l’échange). Puis ce fut le Groupe des 77 issu du Mouvement des pays non alignés qui proposa en 1967 la Charte d’Alger, dans le but d’assurer la libre disposition des ressources nationales et d’obtenir une aide publique minimale de la part des pays développés. La CNUCED intervient dans plusieurs domaines dont la gestion de la dette publique, l’attraction des investissements, la participation au commerce international (et aux grandes négociations) ainsi que par l’aide spécifique aux PMA dans divers domaines. Elle est intervenue en 2016 dans 145 pays pour la réalisation de 232 projets avec un investissement de 39 millions USD. Le projet SYDONIA réalisé par la CNUCED au profit des Douanes constitue un résultat tangible. En outre les principales études phares de cette organisation sont d’un apport considérable : le rapport sur le commerce et le développement, le rapport sur l’investissement dans le monde, le rapport sur les pays les moins avancés, le rapport sur le développement économique en Afrique, le rapport sur l’économie de l’information, le rapport sur la technologie et l’innovation et l’étude sur les transports maritimes.

En 1995, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) a succédé au GATT. Le Programme de Doha pour le développement (PDD) n’a pu réussir car son objectif était trop ambitieux : intégrer les pays en développement dans un « système commercial multilatéral ouvert [et] fondé sur des règles [dans des conditions qui] correspondent aux besoins de leur développement économique »[2]. La Conférence de Hong-Kong (2005) a réduit le « paquet développement » : un accès préférentiel des plus pauvres aux marchés des pays industrialisés. Avec la crise de 2008, la gestion des déficits publics a occupé la première place dans la coopération économique internationale. L’ordre commercial international post-Bali reste inachevé. Il doit compter avec les BRICS (Brésil, Russie, Inde et Chine et Afrique du Sud) qui représentent environ 40% de la population mondiale et un tiers du PIB mondial.

Le Centre du Commerce International (CCI) qui est un organe conjoint entre la CNUCED et l’OMC aide les pays en développement notamment à travers le programme de renforcement des capacités commerciales des pays arabes, le mécanisme de facilitation du commerce et des investissements Euromed (TIFM) ou bien le Programme Commerce et Environnement (renforcement des capacités des petites et moyennes entreprises des pays en développement).

 

Développement /Aide humanitaire/Coopération

 

L’Agenda de développement 2030 constitué par les 17 objectifs de développement durable (ODD) et leurs 169 cibles (sous-objectifs) représente désormais la référence de base pour les politiques de l’ONU et de ses agences spécialisées (FAO, FIDA, ONUDI, OIT, ONU-HABITAT, FNUAP, UNICEF, OMS…). Le PNUD est le principal bras armé des Nations Unies pour la lutte contre la pauvreté notamment en travaillant sur : le développement durable, la bonne gouvernance, le climat et la réponse aux crises. Il est en charge du Fonds d'équipement des Nations Unies (UNCDF) et du Programme des Volontaires des Nations Unies (VNU) qui mobilise plus de 6 000 volontaires. Les rapports du PNUD sont une référence pour les questions de développement (Rapport mondial sur le développement humain). Le plan stratégique 2018-2021 du PNUD comporte trois volets : l’élimination de la pauvreté ; les transformations structurelles ; et le renforcement de la résilience. « L’attention politique que reçoit le thème de l’aide au développement dans les grandes rencontres internationales témoigne aussi de l’importance prise par cette politique publique et du retour de la problématique des relations Nord-Sud dans la gouvernance de la mondialisation. Des raisons profondes permettent de le comprendre… En outre, la problématique de l’interdépendance internationale s’est approfondie avec l’émergence dans le débat politique et public des grandes questions communes de l’humanité – parfois appelées « biens publics mondiaux » –, comme, entre autres, la lutte contre le réchauffement climatique, contre les grandes pandémies ou pour la préservation de la biodiversité. Dans chacun de ces domaines, même lorsque le problème vient des pays industrialisés, comme c’est le cas pour la concentration actuelle de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, les pays en développement détiennent une partie déterminante de la solution. »[3]. La Commission économique des Nations Unies pour L’Afrique (UNECA) dispose d’un Bureau Régional Afrique du Nord (Algérie, Egypte, Libye, Maroc, Mauritanie, Soudan et Tunisie) basé à Rabat. Ses priorités étant « l’analyse des dynamiques du développement économique et social et de l’intégration régionale, le développement social avec notamment les questions de genre et la jeunesse, le développement durable avec un accent particulier sur la gestion des ressources naturelles, les effets du changement climatique et la sécurité alimentaire, les technologies, l’innovation et la gestion des connaissances ».

L’apport des agences spécialisées (FAO, PAM, FIDA, ONUDI, ONU-HABITAT, FNUAP, OIT, UNICEF, OMS…) est incommensurable et leurs domaines d’intervention très variées embrassent tous les secteurs de la vie économique et sociale. Pour la FAO, le premier objectif est l’élimination de la faim, de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition. Elle travaille également pour une plus grande durabilité et une meilleure productivité de l’agriculture, de la foresterie et de la pêche, ainsi que pour une réduction de la pauvreté rurale et pour l’efficacité des systèmes agricoles et alimentaires. La FAO œuvre à l’amélioration de la résilience face aux crises (sécheresses, catastrophes…) et coopère avec l’Afrique pour l’éradication de la faim d’ici à 2025 et pour la mise en œuvre de l’initiative Programme détaillé de développement de l’agriculture africaine (PDDAA) confirmée par la Déclaration de Malabo[4]. Cette politique est particulièrement pertinente pour le Sahel notamment par l’intensification durable de la production et le développement de la chaîne de valeur en Afrique et par le renforcement de la résilience des moyens de subsistance des populations vulnérables face aux catastrophes et aux crises. La FAO a créé le Fonds fiduciaire africain (40 millions de dollars) en 2013 pour renforcer la sécurité alimentaire, éradiquer la faim et lutter contre la pauvreté rurale. Le FIDA finance l’agriculture et le développement rural avec des prêts à long terme (40 ans avec 10 ans de délai de grâce) et avec de faibles taux d’intérêt (860 programmes et projets, 12,5 milliards USD).

L’ONUDI met en œuvre l’ODD 9 et la Déclaration de Lima vers un développement industriel soutenable et inclusif (2013). Elle est aussi le point focal pour la 3e Décennie pour le développement industriel de l’Afrique (2016- 2025) instaurée par une Résolution de l’Assemblée Générale des Nations Unies (A/RES/70/293). Elle a signé un mémorandum de coopération avec la BAD et travaille très étroitement avec certains pays du continent notamment le Sénégal et le Maroc. L’OIT élabore des normes relatives au droit du travail et développe la promotion du travail décent ainsi que la politiques de création d’emploi (Pacte mondial pour l’emploi) avec 205 projets de coopération en Afrique en 2018. L’ONU-Habitat travaille sur toutes les questions relatives à l’amélioration du milieu urbain et à la promotion du développement durable des établissements humains (accès à un logement décent pour tous). Et le FNUAP est responsable entre autres de la promotion de la santé reproductive. Quant à l’OMS et l’UNICEF, leur apport est de notoriété publique et mérite une étude séparée.

D’autres organisations internationales sont également actives dans l’aide publique au développement et l’assistance humanitaire : Union européenne, OCDE,…L’agence européenne ECHO (European Community Humanitarian Office) est l’un des principaux bailleurs de fonds pour l’aide humanitaire et de développement (400 millions d’euros/an). Depuis 2007, l’Union européenne a défini un cadre politique commun pour faire face aux crises humanitaires : « le consensus européen sur l’aide humanitaire » dans le respect du droit international humanitaire ainsi que des principes fondamentaux de l’aide humanitaire : neutralité (l’action entreprise ne peut privilégier quelque partie que ce soit), humanité (toute personne doit être traitée humainement en toute circonstance), indépendance (les objectifs de l’aide humanitaire sont autonomes par rapport aux objectifs militaires, politiques, économiques, religieux ou à tout autre objectif non humanitaires naturelles) et impartialité (l’aide humanitaire est accordée sans discrimination et uniquement sur la base des besoins). Le CAD (Comité d'aide au développement) de l'OCDE définit les critères selon lesquels les pays sont éligibles à l’aide au développement (APD). Selon ce Comité, seuls cinq pays du CAD (Danemark, Luxembourg, Norvège, Suède et Royaume-Uni) ont atteint le niveau de 0,7% fixé par l’ONU.

QUE FAIRE ?

La question fondamentale qui se pose à la diplomatie économique (et à la diplomatie économique multilatérale en particulier) confrontée à la multitude de ces acteurs, à l’interconnexion des thématiques, à la complexité des négociations, … est tout simplement : que faire ? Quels profils choisir ? Quels réseaux permettraient de couvrir au moins les domaines stratégiques ? Quels canaux établir pour l’exploitation de l’information et pour une prise de décision efficiente et à temps ? Quels rôles pour l’intelligence économique et pour la veille stratégique ? La réponse du bon sens la plus pragmatique serait de s’inspirer des meilleures pratiques et de « se tailler » une politique à la mesure de ses moyens et de ses propres intérêts.

Nous allons voir quelques initiatives de diplomatie économique dans divers pays. Au Maroc, la diplomatie économique a fait l’objet de plusieurs recherches académiques mettant en exergue son mode de fonctionnement, ses canaux (Conseil national du commerce extérieur, Centre marocain de la promotion des exportations, lobbies…) et ses insuffisances[5]. Le rôle de l’Association Marocaine d’Intelligence Economique (AMIE) qui est une organisation non gouvernementale est important dans l’exploration de nouveaux marchés mais aussi et surtout dans l’appropriation de l’information économique par les secteurs publics et privés. Le Ministère des Affaires Étrangères et de la Coopération a créé un service de veille stratégique au sein de la Direction des Études avec pour mission la centralisation et l’étude des informations stratégiques, collectées par les diplomates.

En Algérie, le président du Forum des chefs d’entreprises déplore la faiblesse de la diplomatie économique de son pays: « J’ai constaté combien nous sommes loin, très loin de ce qui se fait dans d’autres pays en matière de défense des entreprises et des intérêts commerciaux…Nous pensons que notre diplomatie doit passer à une étape supérieure, l’Algérie a sa place dans le monde ; le temps de l’autarcie est révolu…Etre dans le monde d’aujourd’hui, c’est d’abord, pour tous les pays, déployer une intense activité pour recueillir des informations sur les politiques économiques des autres pays, sur leurs marchés, sur leurs produits. Et ce sont les ambassadeurs qui mènent ce type d’activités…Ils doivent s’activer à faire du renseignement économique et de l’étude du marché, de la promotion commerciale et développer une politique commerciale.  Le rôle de notre diplomatie est capital pour que notre pays ne reste pas accroché au train de l’économie mondiale par le seul côté de l’importation. »[6].

La Tunisie a innové par la création de deux secrétariats d’Etat : diplomatie économique et commerce extérieur. « Le Secrétariat d’Etat chargé de la Diplomatie économique au sein du Ministère des Affaires Etrangères n’est qu’une consécration de la dimension économique dans l’action diplomatique et une démarche visant la convergence des efforts de toutes les parties prenantes (parlementaires, organismes d’appui, chambres de commerce et d’industrie, chambres mixtes) en vue de favoriser l’attraction des investissements, la promotion des exportations tout en développant une stratégie d’influence et lobbying permettant la défense des intérêts économiques nationaux auprès des instances multilatérales.  La veille économique et stratégique est censée être nécessaire pour permettre à notre pays d’être à l’assaut des opportunités afin de les saisir au profit de l’économie tunisienne. L’appui aux entreprises nationales dans leur stratégie d’internationalisation et implantation à l’étranger relèvera aussi des objectifs de la diplomatie économique tunisienne » [7].

Au Sénégal, lors de la 4ème conférence des ambassadeurs et consuls généraux (26-28 décembre 2013), le Ministre des Affaires étrangères a appelé les diplomates à plus de créativité et a insisté sur la diplomatie économique : « La diplomatie sénégalaise est marquée par une orientation économique très marquée... Il y a (donc) une obligation de résultat. Nous avons assigné des tâches aux diplomates, il faudra faire le point sur ce qu'ils ont apporté au pays en matière de promotion de la destination Sénégal ». Les diplomates étaient invités à inscrire leurs actions dans le cadre de la politique économique du pays et notamment la Stratégie nationale de développement économique et sociale (SNDES) et le Plan Sénégal émergent (PSE)[8]. L'ancien Ambassadeur du Sénégal Modou DIA a d’ailleurs écrit un ouvrage sur « le Sénégal face aux enjeux de la diplomatie économique ». 

La France qui a une vieille tradition diplomatique et consulaire exigeait des consuls pour leur nomination une expérience dans « le commerce et les affaires » (ordonnance de Colbert, en 1681). Le passage de Laurent Fabius au Quai d’Orsay a véritablement révolutionné la diplomatie économique. Il a créé en mars 2013 une Direction des entreprises et de l’économie internationale (DEEI) afin d’attirer les flux d’investissements étrangers. « J’ai, dit-il, ainsi créé au sein du ministère, à coûts constants, une direction spécialement dédiée aux entreprises – la direction des entreprises et de l’économie internationale. Elle constitue le point de contact des acteurs économiques avec la diplomatie. Elle apporte un soutien spécifique aux ambassades ne disposant pas sur place d’un service de Bercy ou d’un de ses opérateurs. » [9]. Avec Fabius la diplomatie économique est devenue la priorité de la diplomatie française. Et cela a été confirmé par ses successeurs. Ainsi, « à l’occasion de la semaine des ambassadeurs d’août 2017, Emmanuel Macron et Jean-Yves Le Drian endossent le projet en le conceptualisant et en l’approfondissant. Désormais, les diplomates (à l’administration centrale et à l’étranger) seront jugés à l’aune des résultats concrets qui leur sont fixés. »[10]

 

En somme la diplomatie économique (dont la multilatérale) est au cœur de la diplomatie de chaque pays pour en constituer l’essentiel. Ses principaux thèmes ne sont autres que :

-la recherche des débouchés pour les entreprises nationales et la facilitation de l’accès aux marchés étrangers ;

-l’attraction des investissements directs étrangers (IDE) au profit de l’économie nationale ainsi que la mobilisation de l’aide au développement (si nécessaire) ; et

-la négociation au sein des instances multilatérales dans l’intérêt du pays.

C’est un travail titanesque qui mérite l’attention des plus hautes autorités de la Nation. Il est indispensable d’avoir au niveau du département central ce que Hubert Vedrine appelle la vision panoramique (overview) : « La tâche du Quai d'Orsay est de rassembler un maximum d'informations, de les synthétiser, d'en faire bénéficier tous les ministères spécialisés, de proposer des arbitrages, de conduire, en propre ou en coordination avec d'autres, les négociations. Pour bien défendre aujourd'hui nos intérêts et nos valeurs, dans ces parties d'échecs simultanées, il faut avoir une vision panoramique. »[11] . En effet, la centrale en chef d’orchestre doit écrire la partition, faire circuler l’information et la traiter au jour le jour, assurer la logistique de tous les diplomates engagés dans l’arène. Généralement la diplomatie économique multilatérale des pays en développement a plusieurs défis à relever et des faiblesses à surmonter : la faiblesse des moyens mis à disposition, le manque de coordination avec les administrations centrales se traduisant par un manque de vision globale, la lenteur des procédures, l’improvisation et le manque de préparation, la confusion dans les compétences, l’absence d’une culture d’évaluation systématique, le manque d’expérience et de recul…Sans feuille de route, le diplomate est obligé d’improviser et sans évaluation périodique l’efficacité n’est point assurée. Une attention particulière doit être accordée à la formation continue des diplomates afin qu’ils puissent remplir convenablement leur mission avec la compétence et la dignité requises. En outre, une mobilisation générale de tous les apports s’avère nécessaire : la diplomatie parlementaire, la diplomatie culturelle, la diplomatie du secteur privé, la diplomatie des villes et le marketing territorial.

Les pays en développement font face à des problèmes économiques de toutes sortes : sécheresse, désertification, disette, famine, épidémies, … Et il est certain qu’une grande part de la solution peut venir d’une diplomatie économique efficace !



[1] BERRIDGE, Geoff R. Diplomacy : Theory and Practice. New York : Palgrave, 2005. P.9

[2] ABBAS, Mehdi et Christian DEBLOCK. L’Organisation mondiale du commerce et le programme de Doha pour le développement. Le multilatéralisme en mal de renouvellement. Centre Thucydide. Université Panthéon-Assas. Annuaire français de relations internationales 2015, Bruylant, pp. 739-760, 2015.

 

[3] JACQUET, Pierre et Emmanuel COMOLET.  L’AIDE AU DEVELOPPEMENT, UN INSTRUMENT POUR LA GOUVERNANCE MONDIALE ? Annuaire Français de Relations Internationales (AFRI) Volume X, 2009 1, Centre Thucydide – Analyse et recherche en relations internationales (www.afri-ct.org).

[4] DÉCLARATION DE MALABO SUR LA CROISSANCE ET LA TRANSFORMATION ACCELÉRÉES DE L’AGRICULTURE EN AFRIQUE POUR UNE PROSPERITÉ PARTAGÉE ET DE MEILLEURES CONDITIONS DE VIE (adoptée par les chefs d’État africains en juin 2014).

[5] EL QOUR Tahar (2007), La diplomatie économique au Maroc, thèse de doctorat en Socio-économie du développement, EHESS, Paris.

[6] El Watan, 3 février 2015.

[7] www.diplomatie.gov.tn/politique-etrangere/diplomatie-economique/

[8] Avec ce plan, le Sénégal vise à devenir un pays émergent à l’horizon 2035 et mobiliser 12 000 milliards de francs Cfa d’investissement public-privé.

[9] Laurent Fabius, entretien réalisé par Pascal Lorot « La France dans la bataille de la diplomatie économique », Géoéconomie 2013/2 (n° 65), p. 7-18.

[11] Hubert Védrine : « Il n'y a plus de frontières entre l'économie et la diplomatie », Les Echos, 04/02/1998

 




chinguitel

Ibrahima Sarr déclare la guerre au système mauritanien

Nouvel hymne national de la Mauritanie

Le jeune Etat mauritanien, face à la guerre du Sahara –Archives

Retrouvez-nous sur Facebook


@FrAlakhbar

Agence d'information indépendante Alakhbar © 2018

Partenaires